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“Avec les bullshit jobs, on est davantage dans le théâtre que dans la production”

Les bullshit jobs, vous en avez certainement déjà entendu parler… Vous savez, ces tâches inutiles qui infestent le marché du travail et qui servent davantage à justifier une position sociale qu’à remplir un réel objectif. Dans son nouvel ouvrage “Imposture à temps complet : pourquoi les bullshit jobs envahissent le monde” , Nicolas Kayser-Bril enquête sur ce concept relativement récent. Rencontre et explications.

Reportings chronophages, réunions sans ordre du jour, meetings absurdes…, Nicolas Kayser-Bril, auteur et journaliste franco-allemand, s’est interrogé sur ses propres expériences professionnelles et sur ces missions d’“une opacité inclarifiable” qui lui étaient données. Au fond, quel était leur sens ? Pourquoi, alors qu’il étend les recherches, la question reste en suspens ? Après avoir posé un regard vif dans le rétroviseur, il décide de mener l’enquête et d’approfondir la réflexion sur les bullshit jobs. À qui profitent-ils ? Pour quelles raisons sont-ils si présents ? A-t-on conscience de leur vacuité ? Toutes ces questions, il les confronte au réel et en fait un ouvrage bel et bien utile. Ouvrons-le, le temps d’une interview…

Un concept, quelle définition ?

C’est en 2010 que David Graeber, anthropologue new-yorkais, rend célèbre le concept de “bullshit jobs”. Mais que veut-il dire exactement ? “En Français, on a tendance à le traduire par ‘boulots à la con’. On pense à de la bêtise alors que, selon le philosophe américain Harry Frankfurt, le bullshit se rapporte à un détachement complet de la réalité, non pas à une absence d’intelligence. Gerald Allan Cohen, philosophe canadien, considère lui, le bullshit comme étant d’une opacité inclarifiable, qui n’a pas de sens quand on le lit et qui ne peut avoir de sens, même en déployant tous les efforts du monde pour le comprendre. Comme il n’est pas possible de ne faire que du bullshit et, à l’inverse, qu’il est irréaliste de penser qu’on ne peut faire que des choses valorisantes, l’approche par les tâches me paraît être la plus pertinente pour comprendre le phénomène” explique Nicolas Kayser-Bril.

Le concept même du bullshit job est absolument incompatible avec la théorie économique orthodoxe qui domine dans le débat public.

1,2,3… en scène !

Alors que nous évoquons ici l’absence de sens et l’inutilité sociale, comment expliquer que le bullshit job marque autant nos sociétés ? C’est la grande question qui intéresse Nicolas Kayser-Bril et qui tisse d’ailleurs le fil rouge de son livre. “Le concept même du bullshit job est absolument incompatible avec la théorie économique orthodoxe qui domine dans le débat public. C’est l’une des preuves que cette théorie a énormément de plomb dans l’aile. Pour répondre à la question, je dirais que les personnes qui occupent des positions socialement élevées doivent tout faire pour les justifier. Étant donné que le travail reste l’interaction sociale par excellence dans nos sociétés, les personnes qui sont haut placées en usent pour se mettre en valeur, elles créent des rôles. Parce qu’on est davantage dans le théâtre que dans la production”. 

Bullshit job ou épuisement professionnel

Nicolas Kayser-Bril rappelle la souffrance latente derrière le bullshit job et l’épuisement psychologique vécu par ceux et celles qui l’occupent. Ces missions absconses profitent bien aux personnes qui les remplissent, mais à quel prix ? “C’est une conclusion un peu paradoxale de dire que ces personnes en profitent puisque quand on effectue un bullshit job, on se sent très souvent frustré voire handicapé par l’ampleur de la tâche ou par son absence de pertinence pour l’organisation. Le bullshit job engendre énormément de souffrances ; c’est épuisant de devoir assister à des meetings qui ne servent à rien, de devoir produire des rapports que personne ne lira”.

La quête de sens pour éradiquer le phénomène ?

Première onde de choc, premier confinement, premier réveil : le travail vole trop souvent notre bonheur, il trafique la liste de nos priorités. Ces injonctions de performance et d’hyper productivité deviennent insupportables. Aujourd’hui, la quête de sens  fait force. Face à cet éveil, les bullshit jobs devraient logiquement disparaître, non ? “On n’a pas encore tiré toutes les leçons de la pandémie, il est encore trop tôt pour le dire. Mais il y a une chose sur laquelle on a du recul et dont je parle dans mon enquête, c’est le désamour pour les emplois de bureau de la part des catégories socialement supérieures. Plusieurs observations ont relevé que ces personnes provenant de milieux favorisés se reconvertissaient pour faire de la boulangerie, de la menuiserie… C’est une tendance assez forte, une espèce de révolte pour donner du sens à son travail” indique notre auteur. 

Pas encore de grande révolution

Mais…, parce que notre rapport au travail n’a pas (encore) fondamentalement changé, “quand on regarde dans le détail, dans la gastronomie par exemple, il reste un écart important entre ces personnes qui se sont reconverties et le reste de la profession, qui est dedans depuis la fin de l’adolescence. Le bullshit managérial se trouve parfois dans le menu d’un restaurant… Plutôt que de parler d’un grand changement qui serait déclenché par cette recherche de sens, je parlerais d’une volonté de quitter les bureaux, les quartiers d’affaires, les costumes-cravates de la part des franges favorisées de la population” poursuit Nicolas Kayser-Bril.

Personne n’est épargné

En parallèle de cette recherche de sens, le travail indépendant ne fait que grimper, il cartonne. Ce qui laisse à penser que le bullshit n’atteint pas le statut. “Les bullshit jobs n’épargnent personne. On peut tout à fait, en tant qu’indépendant, exécuter des tâches d’une opacité inclarifiable. La seule différence c’est que si on est indépendant et qu’on a des ressources qui permettent de combler ses besoins, il est beaucoup plus facile de refuser le bullshit job. Ce qui n’est pas donné à tout le monde.” Selon Nicolas Kayser-Bril, seule une étude systémique pourrait établir une liste exacte et exhaustive des secteurs d’activité touchés par le phénomène. “Je pense à certains métiers qui sont plus concernés que d’autres, comme le consulting où il y a énormément d’esbroufe. Même chez les agriculteurs, quand on voit les dossiers qu’ils doivent remplir pour bénéficier de subventions, on n’est pas loin du bullshit.” 

Il faut se poser la question de ce qui rend nos vies désirables. Le travail n’a rien à faire en première place.

Sortir le travail de sa première place

Nicolas Kayser-Bril ne cherche pas à lutter contre les bullshit jobs à tout prix. Quand le travail sortira de la place centrale qu’il occupe dans nos sociétés, peut-être que l’harmonie sera plus évidente et les jeux de rôles laissés aux vrais comédiens. “Ma conclusion est contre-intuitive parce que selon moi, le contraire du bullshit job c’est le boulot valorisant, celui qui fait sens. Sauf que quand on fait un boulot valorisant, il est très facile de se perdre dans son travail. L’exemple des start ups est révélateur, on peut y travailler du matin au soir en étant hyper investi et être entraîné dans une course à la productivité très malsaine. Il faut se poser la question de ce qui rend nos vies désirables. Le travail n’a rien à faire en première place. Ce n’est pas si compliqué de changer de vision, le weekend de 3 jours est une mesure que les politiques pourraient appliquer, dès demain”.

Découvrez l’ouvrage « Imposture à temps complet »

 

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Créatrice de contenus, Anne-Sophie est passionnée d’écriture, curieuse et captivée par le pouvoir des mots. Des fenêtres qui ouvrent et éclairent nos communications. Freelance, elle met sa plume au service de l’entrepreneuriat et questionne les nouvelles tendances RH. L’avenir du travail, un sujet qui n’a pas fini de faire couler son encre… Anne-Sophie is een content creator, gepassioneerd door schrijven. Ze is nieuwsgierig, geboeid door de kracht van woorden en zorgt voor deuren die opengaan en onze communicatie vergemakkelijken. Als freelancer gebruikt ze haar pen voor ondernemerschap en stelt ze nieuwe HR-trends in vraag, zoals de toekomst van werk, een onderwerp waar nog steeds veel over wordt geschreven ... Voir tous les articles de Anne-Sophie Debauche